« Le conflit est ce qui fait avancer le récit », affirmait déjà Janet Burroway dans Writing Fiction. Pourtant, on confond encore trop souvent tension et simple bagarre, opposition et caricature. Or, hors du duel frontal, le conflit structure toutes les grandes œuvres. C’est l’ossature sur laquelle chaque voix s’essaye et se distingue.
D’après une étude menée par l’Université de Plymouth (2016), sur un échantillon de 1 300 romans de fiction contemporaine, 92% présentaient dès le premier chapitre une situation conflictuelle entre deux personnages ou plus. Il s’agissait rarement d’un conflit ouvert ou bruyant : la nuance dominait, allant des envies contrariées à l’incertitude intime.
Ce que l’on appelle aujourd’hui « moteur du récit » n’est jamais un ressort technique abstrait. C’est une promesse faite au lecteur : quelque chose va résister à la progression, quelque chose va vous obliger à prendre parti, à suivre les personnages dans leur parcours intérieur ou social.
L’approche de l’éditrice Anne-Sophie Stefanini (« La narration, c’est la friction », entretien dans Lire, octobre 2020) souligne que ce sont souvent les micro-conflits, ces secousses infimes, qui révèlent la force d’une scène et installent la tension durablement.
Une histoire sans conflit statique sur place. Mais comment faire du conflit un pilier de l’architecture du récit ? Les auteurs aguerris parlent de « plante grimpante », car le conflit s’insinue dans chaque branche du texte : synopsis, découpage, scènes-clés.
Ainsi, chaque étape du chemin narratif puise dans ce terreau de conflit pour donner du relief au propos et faire germer une progression cohérente. On ne plante pas un arc narratif sans l’arroser de tensions justes et vivantes.
Faire fleurir des histoires singulières, c’est aussi éviter la répétition des mêmes conflits types (père vs fils, amant·e·s en rupture). Votre voix trouve son vrai timbre quand vous explorez des tensions multiples : différences générationnelles, désaccords idéologiques, conflits de loyauté.
Quelques exemples de conflits peu exploités mais très porteurs :
La littérature contemporaine a vu l’émergence de voix qui bousculent les conventions du conflit – queer, issues du monde du travail, exilées, ou marginalisées. Dans Entre les deux il n’y a rien de Mathieu Riboulet, le conflit se joue à la frontière des identités et des terres. Prenez le temps d’analyser où se déplacent les lignes de résistance dans la littérature française ou traduite de ces cinq dernières années (cf. Revue La Moitié du Fourbi, dossier « Tensions, colères et chuchotements », 2022).
Chaque scène doit être pensée comme un terreau : rien de stérile, tout vit et se dispute la lumière. Poser un conflit, c’est inviter le lecteur à ne jamais rester spectateur – il cherche, devine, choisit son camp. Le conflit ne détruit pas le texte, il lui offre sa cadence la plus vivante.
Au fil des pages, n’ayez pas peur de l’imprévu. Comme en atelier d’écriture, la contrainte crée une force de propulsion. Cultivez la dissidence interne ou externe, soignez la taille de vos branches narratives : aucune fleur ne pousse sans quelques résistances. Les grands romans sont des jardins alambiqués, où chaque lutte engendre une floraison de sens.
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