Avant de leur donner un visage, il s’agit d’arracher vos personnages au sol des stéréotypes. Un protagoniste ne pousse pas comme une mauvaise herbe : il réclame une graine singulière, un noyau, un point de tension intérieur d’où tout va s’élancer.
Pour chaque personnage que nous faisons naître, posons-nous : qu’est-ce qui manque – ou déborde ? D’où s’enracine son mouvement ?
Un personnage immobile, c’est comme une terre en jachère : rien n’y mûrit, aucune scène ne vibre. La question de la trajectoire – ou « arc du personnage » – ne concerne pas seulement le héros classique.
L’évolution n’est pas toujours spectaculaire. Un minuscule déplacement de point de vue peut suffire à bouleverser la cadence du récit. L’enjeu est d’expliciter ces virages, même subtils, dans la structure narrative – quitte à opérer plusieurs réécritures.
L’antagoniste nourrit souvent la sève de l’histoire. Il ou elle ne se résume pas à un adversaire manichéen. La crédibilité passe par :
L’autorité d’un antagoniste vient de sa complexité, non de la somme de ses méfaits. Souvent, leur humanité trouble (voire déroute) davantage que la figure du « méchant » en carton.
Un personnage existe par sa voix : cadence, lexique, angle d’attaque du monde.
Pour donner corps à la voix, on peut, comme Delphine de Vigan dans D’après une histoire vraie [2], laisser émerger les doutes, les silences, l’hésitation même, sans chercher à polir. La fragilité fait parfois germer l’attachement.
Un personnage isolé s’étiole. Le mouvement naît de l’affrontement, de la tendresse, de la rivalité – bref, de la scène.
L’expérience montre qu’une scène de conflit intérieur peut être aussi forte – parfois plus – qu’un affrontement extérieur. Demandez-vous, pour chaque échange, si la graine posée germera ailleurs dans le récit.
La littérature porte les traces de la société, mais elle invente aussi de nouveaux horizons. C’est pourquoi la diversité ne peut se limiter à des silhouettes « illustratives ». Pour inscrire vos personnages dans le temps présent :
Peu de personnages naissent pleinement formés au premier jet. La réécriture est, ici, l’art du jardinier : éclaircir, greffer, retravailler jusqu’à voir poindre une silhouette juste.
Un personnage abouti, c’est aussi une voix qui a traversé le comité de lecture, trouvé sa place dans la ligne d’une maison d’édition, ou vibré lors d’un atelier de fabrication. Oserez-vous soumettre ce nouvel être à l’épreuve du regard extérieur ?
Rien n’interdit de réécrire jusqu’à sentir, dans la cadence du texte, la présence d’une vie qui ne vous appartient plus tout à fait. C’est le propre des personnages mémorables : ils échappent à leur créateur pour trouver abri chez le lecteur.
Chaque roman est une serre, chaque personnage une tige qui hésite, ploie, persiste. Ce qui doit fleurir, c’est la justesse – non la perfection. Dès lors, tâchez de faire entendre ce bruissement minuscule qui annonce, parfois, la naissance d’une voix singulière.
Sources : [1] Anne Dufourmantelle, La sauvagerie maternelle [2] Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie [3] Vincent Jouve, Les figures du personnage, Armand Colin [4] Marguerite Yourcenar, entretien à La Quinzaine littéraire, 1972
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